• Yves Delannoy - Les orgues de l'église Saint-Nicolas

     

    Le 28 février 1965, M. Marcel Druart, professeur au Conservatoire royal de Mons, inaugurait par un brillant concert les orgues restaurées de l'église paroissiale d'Enghien.

    A ce récital, figuraient notamment les Desseins éternels d'Olivier Messiaen (1). Les voici, jusqu'à l'infini, proclamés, tandis qu'à cinq siècles de distance, dans la solitude et le silence de son office, le massard de la ville, Wautier Roebart, rassemble les pièces justificatives de tout ce qu'il a « rechut, payet et de livret » pour les « ouvrages des orgles » ... (2)

    (1) Le programme comprenait les morceaux suivants:
    1. Trois faux bourdons. Anonymes espagnols XVIe s.
    2. a) Plein jeu. b) Cornet en écho. Guillaume-Gabriel Nivers.
    3. a) Cromorne en taille. b) Récit de Nazard. c) Basse de trompette. Louis Marchand.
    4. a) Allein Gott in der Höh sei Ehr. b) 0 Lamm Gottes unschuldig. Johann Pachelbel.
    5. Prélude et fugue en mi majeur. J-S. Bach.
    6. a) La Vierge et l'enfant. b) Les Bergers. c) Desseins éternels. d) Dieu parmi nous. Olivier Messiaen.
    7. Final de la grande pièce symphonique. C. Franck.

    (2) Le détail en est repris à l'annexe 1 d'après le compte dressé par ce massard pour la période du 6 septembre 1465 au 1er février 1466 ; certains postes en existaient déjà dans le compte (incomplet) dressé par le massard Willame (Lependre) pour la période du 1er février 1464 au 6 septembre 1465.

     

    De cette dépense, fallait-il déduire que c'était le premier orgue de l'église? On l'a cru jusqu'à ce jour (3), mais, ainsi qu'en témoignent les fragments d'un compte de l'église, les mambours rémunéraient déjà en 1403 les services d'un organiste en la personne d'« un seigneur religieux des Augustins pour toute l'année juwer sour les orghes » (4).

    (3) Ern. MATTHIEU, Histoire de la ville d'Enghien, Mons, 1876, p. 509 et p. 456.

    (4) Son traitement atteignait... trois sous l'an. Y. DELANNOY, Un compte de l'église de 1403, dans Carillon du 23 mai 1965, n° 21.

     

    C'est, pour cette période, le seul détail qui paraît avoir échappé à la destruction des archives de l'église.

    Les comptes de massarderie, de leur côté, n'en relatent aucun avant le milieu du XVe siècle; jusqu'alors, l'administration de la ville semble demeurée totalement étrangère à ce sujet.

    En 1450, les autorités communales offrent deux cannes de vin au maître d'école, à l'organiste et au chapelain de l'église « qui, le jour du Noël, chantèrent messe, viespre et complye » (5). Cette innovation a-t-elle un rapport avec la réfection du jubé pour laquelle la ville accorde, la même année, un subside de quatre-vingt livres? (6).

    (5) « A l'ordonnance de messieurs dou conseil, mayeur et eschevins, fu présentet à maistre Simon, maistre de l'escolle, l'orghelistre et messire Jehan Lane, cappelain de l'église, qui, le jour dou Noel, chantèrent messe, viespre et complye adistant 11 kannes de vin de Rhin blancq tenant III los à pris de VI s. VIII d. le lot, a estet payet comme par certefication chi rendue appert XX s. » Comple de massarderie du 1 fév. 1450 au 31 janv. 1451, fo 84.

    (6) « A l'ordonnance dou baillui d'Enghien, messieurs dou conseil, mayeur et eschevins, fu donnet de grasse pour et en ayde dou doxsal fait en l'église et que payet a estet as mambours d'icelle comme par quitance chi rendue appert IIIIxx 1. » Comple de massarderie du 1 fév. 1450 au 31 janv. 1451, fo 79.
    Il s'agit du petit jubé -le premier de l'église- qui se voit encore dans la chapelle Saint Eloi et qui communiquait alors avec le chœur. On y accédait primitivement par cette chapelle, ainsi qu'en témoigne cet extrait d'un compte de l'église aujourd'hui détruit:
    «A Jehan Buekens pour deux journées employés à avoir machonnet l'huys de Saint Eloy, allant à l'ocxsale et plastoy deseure le cuer, deux journées, XIII s. » (Compte de Noël 1496 à Noël 1497).
    Le grand jubé démoli en 1963 sera le troisième jubé de l'église.

     

    A la Noël 1451, elle loue pour une année les services de frère Henry del Eekoute, « religieulx de Saint Françoix », et prend en charge la moitié de son traitement d'organiste: trente six livres, mais, en cas de « plain service », c'est-à-dire s'il y a, « chacun jour, messe », il n'en reçoit que dix-huit, étant entendu qu'il doit venir « toux les samedy jeuer à le messe Notre Damme et toux les jours des feestes solempneles venir jeuer à messe et as viespres » (7).

    7) « A frère Henry del eekoute, religieulx de Saint Francoix, orgheliste liquelx, à l'ordonnance du baillui d'Enghien, messieurs du conseil, mayeur et eschevins, a estet leuet pour jeuer sour les orgheles, le terme d'un an comenchant à jour du Noel mil IIIIcLI par le prys de XXXVI l. t. l'an, à payer à II termes en l'an, moitié à jour Saint Jehan Baptiste et moitié à jour du Noel, par tel condicion se lidit frère Henry avoit plain service, c'est assavoir chacun jour messe, il n'aroit que XVIII 1. t. l'an à payer comme dessus et seroit tenu et est de venir toux les samedi jeuer à le messe Notre Damme et toux les jours des feestes solempneles venir jeuer à messe et as viespres, or est que ledit frère Henry a eubt le premier demy an qui fina à jour Saint Jehan Baptiste darain passé l'an mil IIIIcLII chacun jour messe et dont à cely cause il ne doit avoir pour cely demy an que IX 1. dont a esté ordonné par les dessusdits l'église à payer le moitié et la ville l'autre moitié, à esté payet pour le portion et part de le ville pour ledit demy an IIII I. X. s. Item sy est que ledit frère Henry depuis le jour Saint Jehan Baptiste darain passet, il n'a eub que III messes le sepmaine dont à cely cause ly estoit deu pour le terme de demy an acomply à jour du Noel darain passé XVIII I. qui est pour l'église IX I. et par ledit massart ly a este payet pour ledit demy an IX I. monte et que payet a estet par le dit massart pour le portion de la dite ville comme par certefication appert XIII I. X. s. »
    Compte de massarderie du 1 fév, 1451 au 31 janv, 1452, fo 121.

    En 1454, le frère Henry del Eekoute signe un contrat de trois ans aux mêmes conditions (8), mais, dès l'année suivante, ses gages fixés à vingt-quatre livres, ne lui sont payés que pour six mois (9) : le 15 août 1455 en effet, lui succède frère Pietre Lescul, religieux de Saint-Augustin, au traitement annuel de quatorze livres (10). Le contrat est renouvelé l'année suivante pour un an (11), en 1457 pour trois ans aux émoluments de seize livres (12), de même encore en 1459 aux appointements de dix-huit livres, mais il est alors précisé que « sauf, se ensy estoit que dedens ledit terme il y euist en la dite église plus grandes orgheles que celles qui y sont à présent, son sollaire luy seroit ragrandy à le discrecion du baillui et des autres autorités »(13).

    (8) Idem du 1 fév, 1454 au 31 janv, 1455, fos 96 et 97.
    (9) Idem du 1 fév. 1455 au 31 janv. 1456 (incomplet), fos 26 et 27.

    (10) « A frère Pietre Lescul, religieulx de Saint Augustin, orgheliste, liquelx, à l'ordonnance des eschevins, a estet leuet le terme d'un an pour jeuer sour les orgles en l'église parochiale toux les jours des feestes solemneles, les vendredy as viespres de Notre Damme et le samedy à le messe Notre Damme et les autres jours acoustumé au pris de XIIII I. t. l'an dont ly église en paye le moitiet, ycely terme comenchant à le Notre Damme my aoust darain passé, ly a estet payet pour IIII moix et demy acomply à jour du Noel darain passet pour le portion de la ville, comme par quittance appert LII s. VI d.» Compte de massarderie du 1 fév. 1455 au 31 janv. 1456, fos 32 et 33.

    (11) Idem du 1 fév. 1456 au 31 janv. 1457, fo 82.
    (12) Idem du 1 fév. 1457 au 31 janv. 1458, to 86.
    (13) Idem du 1 fév. 1459 au 31 janv. 1460, fos 97 et 98.

     

    Ainsi est-il alors déjà question de nouvelles orgues... Mais à la Noël 1463 Pietre Lescul -devenu en 1462 Pietre le Jonckeere- cède la place au frère Jehan le Vlieghe, autre religieux du « clostre de Saint Augustin,... jusques à rappel de monseigneur le bailly et sen conseil »(14).

    (14) Idem du 1 fév. 1462 au 31 janv. 1463, fos 100 et 101.

    Entretemps, se précise le projet de nouvelles orgues. Bailli, membres du conseil, curé, maïeur et échevins « marchandent à Maistre Adam de Eten de faire une orgheles en l'église parochiale » (15).

    (15) Ibidem fo 101.
    A la suite d'une mauvaise lecture, Ern. Matthieu a retranscrit: de Clin (Hist., op. cit., p. 509). Il s'agit, ainsi que le relatent les comptes de massarderie des exercices 1462-1463 et 1464-1465, d'Adam de Elen ou van Elen, de Maastricht, appartenant à la lignée des organiers originaires du village de Elen-sur-Meuse, à cinq km. de Maeseyck.
    Dans son compte de 1465-1466, le massard s'écarte de cette double graphie; il semble avoir pu écrire : dei eeke (fo 117) qui indiscutablement devient l'année suivante : dei eike (fo 126).

     

    Pour la « fachon et ouvrage d'icelle », il devait recevoir deux cents pietres, soit sept cent vingt livres dont la ville et l'église, chacune pour la moitié, assumeraient la charge.

    Quelles circonstances firent penser à ce facteur demeurant alors à Trèves? La renommée de celui qui avait déjà livré l'instrument de la Clerken Capel de Louvain? (16)  On l'ignore. Ce qui est certain, c'est qu'il se rendit à l'invitation des édiles enghiennoises qui lui payèrent « de carité» quarante sous (17). A la Saint Martin, celui-ci leur envoie un messager pour « savoir se on tenoit marchiet » ; par la suite, les Enghiennois l'inviteront à patienter jusques à Pasques et mettront à sa disposition la maison que Nacheus Scockart possédait « emprié le marcquiet ». Pendant qu'il y travaille, s'exécutent à l'église d'importants travaux (18). Le « doxal », trop petit, sans doute, pour recevoir le nouvel instrument, va perdre jusqu'à son rôle; on érige une « cambre des orgles » dans la chapelle Saint Josse (19). Cette « loge de bois » reposera sur « ung corbeil de fier ». Pour placer celui-ci, il faut tailler dans un des piliers de cette chapelle, tandis que vingt-quatre grands crochets de fer permettront d'« atacquier l'ouvrage des orgles à l'encontre dei mur de l'église ».

    (16) Renseignement dû à l'obligeance de Dom Joseph Kreps.
    (17) Compte de massarderie du 1 fév. 1462 au 31 janv. 1463, fo 101.
    (18) Le détail de ces travaux est repris à l'annexe 1.
    (19) Cette chapelle était située entre le porche gothique et l'emplacement actuel des orgues.
    Le compte de l'exercice 1465-1466 évoque ces travaux en ces termes : « ...Il traus ou piller del église estant en le cappelle saint Josse, pour y mettre ung corbiel de fier pour soustenir le loge des orgles... » (fo 76). Le compte de l'exercice 1464-1465, relatant la même dépense, porte le texte suivant : « ...Il traus ou pillier del église empriès le capelle sainte Orsele, pour y mettre ung courbiel de fier pour soustenir le cambre des orgles... » Fo 67).
    Les deux comptes sont néanmoins unanimes pour loger le jubé « au deseure » de la chapelle saint Josse.
    Aucune autre mention ne paraît avoir été réservée à la chapelle sainte Orsele qu'il convient sans doute de traduire: Ursule ; au contraire, le sanctuaire de Saint Josse était connu (Ern. MATTHIEU, Hist., op. cit. p. 488); les seigneurs d'Enghien y avaient fondé un cantuaire (Id., p. 470).
    Entre les contreforts de cette chapelle se trouvait la maison des Merciers qu'endommagèrent en 1464 les travaux entrepris à la tour et à l'horloge. Ainsi en témoigne cet extrait:
    « A Jehan Hustin, couvereur d'escaille pour avoir recouvert les maisons des merchiers estant entre les pilles de le cappelle saint Josse qui des pières en faisant les traus leur est mui le gaddran et les estellages ad ce servant le coverture d'icelles estoit rompus en pluiseurs lieus des pières keues de hault en bas, pour ycelles avoir recouvert par le terme d'un jour, luy et son varlet, XII s. »
    (Compte de massarderie du 1 février 1464 au 6 sept. /465, fos 80 et 81).

     

    A ce jubé, l'on accède par « le montée de le trésorie » -l'actuel porche (20)- dont l'une des fenêtres est aménagée parce qu'elle « faisoit destour as orgles à cause du vent venant de par ycelle ».

    (20) Sur la construction de cette trésorerie, Y. DELANNOY, Le porche gothique de l'église paroissiale d'Enghien, dans Ann. Cercle arch. Enghien, t. IX, p. 257.

     

    Entretemps, l'écrinier Thielman de Tret, aidé de son fils Hannequin, sculpte « ung siège pour sire l'oghelistre », orne « le houppe de le devise de mon dit très redoubté seigneur » d'Enghien, le comte de Saint Pol (21), et taille trois « cappitiaux séant deseure les orgles ». Ils s'y emploient une trentaine de jours. A Bruxelles, l'on fait chercher du bois « d'almarche » destiné aux « taillures » des orgues. Non loin du siège, est placé un lutrin « de fier pour dessus l'orghelistre mettre son livre ». On y ajoute bientôt un chandelier de même métal.

    (21) Louis de Luxemhourg, connétable de France, gendre du duc de Savoie, beau-frère de Louis XI et oncle d'Edouard d'Angleterre, né à Enghien en 1418, décapité à Paris en 1475.
    Sa devise comprenait deux houppes rouges entrelacées qu'accompagnaient les mots: «Houpe deçà, Houpe delà ». (Paris, Arsenal, Galland, mémoire de la ville d'Anghien avec la généalogie des seigneurs qui l'ont possédée, mns. 4914 fo 38). II en avait notamment décoré sa « maison champêtre » sise dans le parc d'Enghien (P. COLINS, Histoire des choses les plus mémorables... Tournai, 1643, p. 190). Cette maison n'a rien à voir avec l'actuelle chaumière du parc, comme l'a déduit à tort Ern. Matthieu (Hist., op. cit., p. 187 et Guide, p. 56).

     

    Jehan, « le tailleur d'image, demorant à Ghilemghien » sculpte pour les placer au dessus des orgues, une statue cie Notre Dame; auprès d'elle prennent place deux anges « trompant» (22). Un curieux « engin » actionne un soleil « devant elle tournant », ainsi que deux étoiles.

    (22) D'après un compte de l'église actuellement détruit, il avait de même « taillé tout de nuef une croix avoecq les ymoiges de Nre. Dame et saint Jean, mis dessus l'ocsal en icelle église d'Enghien, icelle croix de XV pies de hault et les dittes ymaiges de environ IIIJ pies de hault... »
    Ern. MATTHIEU, Hist., op. cit., p. 511, note 1). Cette croix fut-elle à l'origine du cantuaire de la sainte Croix dans le doxal, fondé par Nicolas Vander Cleren (75 messes environ par an) ?

     

    Vingt-deux aunes de large toile, dont douze sont achetées à la halle d'Enghien, servent à décorer les portes des orgues. Sur ces toiles, Jehan Bosman peint « par dedens le salutation de Notre Damme et l'ange Gabryel et, à dehors, saint Nicolay, saint Eloy ».

    Les travaux achevés, l'on prend soin de nettoyer et porter « hors del église les pières et ordures qui estoient venues et faites à cause des orgles, par le terme de IIII jours ».

    Tout ainsi contribue à charmer l'ouïe et plaire à la vue.

    L'organiste de Termonde, Maître Dieryc, est mandé pour « visentet l'ouvrage desdites orgles » ; cet examen ne soulève, semble-t-il, aucune observation et, le 3 octobre, au cours du dîner que lui offrent bailli, membres du conseil, mayeur et échevins, Maître Adam perçoit le solde de ses honoraires dont le montant est avancé par Etienne du Pont (23).

    (23) Les archives font à plusieurs reprises mention de ce riche bourgeois propriétaire de plusieurs immeubles à Enghien, notamment, à la Grand'place, l'hôtel du Cornet (Comptes de massarderie, A. G. R., Seigneurie d'Enghien; Arch. Cercle arch. Enghien, Obituaires confrérie Notre Dame, etc...)

     

    Jehan le Vlieghe cède alors le clavier à Messire Oste de le Warde, « orgheliste prestre (24) », qu'assiste à la soufflerie Corneille le Baermaker (25).

    (24) Compte de massarderie, du 6 sept. 1465 au 31 janv. 1466, fos 89 et 90, et du 1 fév. 1465 au 1 fév. 1466, fo 120 ; id. du 1 fév. 1467 au 31 janv. 1468, fo 132; id. du 1 fév. 1469 au 31 janv. 1470, fo 117; id. du 1 fév. 1471 au 31 janv. 1472, fo 109; id. du 1 fév. 1472 au 31 janv. 1473, fo 99. Son traitement au cours de cette période s'élève à 24 livres tournois par an; il tombe ensuite à dix livres. (Id. du 1 fév. 1475 au 31 janv. 1476, fo 111).

    (25) Id. du 1 fév. 1465 au 31 janv. 1466, fos 70 et 71. Il exercera cet office jusqu'en 1481 (Id. du 1 fév. 1480 au 31 janv. 1481, fo 83).
    Il semble qu'à partir de l'érection de ces orgues, l'on ait fait un réel effort pour développer la qualité musicale des offices. Un chantre est engagé et dirige une petite chorale:
    « A Sire Michiel del eighene, priestre, chantre, liquelx, à l'ordonnanche de Monseigneur le baillui, messieurs du conseil, mayeur et eschevins a estet leuwet et retenu comme chantre le terme de III ans pour tous les jours sollepnels chanter à messe les samedi et nuis de Notre Damme le salve adeska avoecq ses clerchons et à prendre III clerchons qui à l'ordonnance des eschevins y seront commis au pris de XXIIII livres l'an... »
    (Compte de massarderie du 1 fév. 1467 au 31 janv. 1468, fo 133).
    Il ne faut toutefois pas en déduire qu'avant cette date la musique ait été pour autant négligée. C'est ainsi qu'aux grandes occasions, une chorale contribue à l'éclat des festivités:
    « A l'ordenance de Messieurs dou conseil et des eschevins fut présentet le jour de le pourcession à frère Jehan le Smet, cantre, et plusieurs autres religieux chanteurs qui deschantèrent à grant messe le jour de le pourcession une kane de vin de Rin blancq ... item une kane de vin de biane... »
    (Compte de massarderie du 1 fév. 1445 au 31 janv. 1446, fo 91).
    Au reste, l'art du chant déjà s'enseignait à l'école de la ville. (Y. DELANNOY, L'école d'Enghien au XVe siècle, dans Ann. Cercle arch. Enghien, t. IX, p. 182-183).

    Par la suite, les orgues seront tenues par sire Pierre Coeman (26), Vinchent d'Enghien (27) et Oste de le Warde (28).

    26) Son nom s'orthographie dans les comptes de massarderie: Coemean, Coemeane, Coepman, Comean. Il sera l'organiste en titre de l'église, de la Noël 1475 à la Saint Jean-Baptiste 1480, au traitement annuel de dix livres. (Comptes de massarderie du 1 fév. 1475 au 31 janv. 1476, fo 112 ; id. du 1 fév. 1477 au 31 janv. 1478, fo 82; id. du 1 fév. 1478 au 31 janv. 1479, fo 87; id. du 1 fév. 1479 au 31 janv. 1480, fo 86; id. du 1 fév. 1480 au 31 janv. 1481, fo 83).

    (27) Il fut organiste en titre, de la Saint Jean-Baptiste 1480 à la Saint Jean-Baptiste 1483. (Comptes de massarderie du 1 fév. 1482 au 31 janv. 1483, fo 84 ; id. du 1 fév. 1483 au 31 janv. 1484, fo 98).

    (28) Son traitement est alors fixé à 16 livres (Compte de massarderie du 1 fév. 1483 au 31 janv. 1484, fo 98).

     

    Ces orgues eussent normalement dû remplir une longue carrière. Rien n'avait été négligé à cet effet. L'accès du jubé était défendu par une porte montée sur deux fortes charnières de fer. Il fallait pour l'ouvrir actionner une serrure dont cinq clefs assuraient le mouvement. On avait encore jugé opportun de réparer et renforcer la serrure de la porte accédant à la chapelle Saint Josse...

    Hélas! toutes ces précautions, si elles furent de quelque utilité, ne purent s'opposer au tragique destin qui attendait l'œuvre de Maître Adam de Elen. Le grand incendie du 2 juillet 1497 devait y occasionner d'importants dégâts (29).

    (29) Ern. MATTHIEU, Hist., op. cit., p. 511. Sur cet incendie, Y. DELANNOY, Le péril du feu en la cité d'Enghien, dans Ann. Cercle arch. Enghien, t. X, p. 187, et Détails relatifs à l'histoire d'Enghien, dans Id. t. XII, p. 5.

    Il semble toutefois qu'assez tôt, on y peut à nouveau jouer. Willame de Steenhout (1502), Adrien du Bos (1510) et Jacques Daelman (1520) seront les premiers organistes du XVIe siècle. Un nouvel instrument fut commandé le 13 juin 1564 à Nicolas de Smedt mais, s'il faut en juger par la violence et la gravité des événements du 25 août 1566, il est peu probable qu'il n'ait point été endommagé par « les commotions advenues d'entre le peuple tumultué d'Enghien » (30). Furent-elles à l'origine de la destruction du jubé dressé au-dessus de la chapelle Saint-Josse? Ce n'est pas exclu. Quoi qu'il en soit, le « service des orghes » est repris mais, à l'oubli, seuls deux noms ont échappé: Antoine Daneulx (1603) et Jean Walravens (1631).

    (30) Sur ces événements voir notamment A. G. R., Chambre des Comptes, n° 19.157, Conseil des Troubles, n° 27, 303, 304, Etat et Audience, n° 218, 321 ; Y. DELANNOY, Troubles religieux à Enghien en 1566 (Carillon, nos des 3. 10, 17, 24, 31 oct., 7, 14,21,28 nov., 5, 12, 19 déc. 1954),  M. GACHARD, Analectes historiques (C. R. Hist., Rec. Bull. 3e série, t. IX, p. 305), Ern. MATTHIEU, op. cit., p. 205 ; Les troubles religieux d'Enghien de 1566, dans Ann. Cercle. arch. Enghien, t. VIII, p. 216.

     

    En 1760, les membres du Magistrat chargèrent le facteur d'orgues Delhay d'assurer la restauration de l'instrument (31). Par la suite (1766-67), de menues dépenses y seront encore exposées (32). Durant toute cette période, c'est Jean de Smecht qui exerce les fonctions d'organiste (33). De celle-ci datent sans doute les dernières interventions de la ville dans ce domaine: le 12 octobre 1768, Marie-Thérèse prenait en effet cette décision:

    « Les gages de l'Organiste et ceux du Maître de Chant de l'Eglise Paroissiale ne se prendront plus des revenus de l'Administration, mais lesdits gages seront portés au compte de la fabrique de ladite Eglise en les arbitrant sur un taux convenable; et voulant pourvoir à ce que les Biens de cette fabrique soient suffissans pour acquitter ces Charges, Nous déclarons qu'il devra être payé au profit de la fabrique mentionnée dix-huit livres pour chaque Enterrement des personnes qui choisiront leur sépulture dans les Couvents ou autres endroits que l'Eglise paroissiale, le tout sans préjudice aux concordats qui pourroient avoir été faits à l'égard de semblable sépulture entre les Curés et Couvents ou autres » (34).

    (31) « Au sieur Delhay, facteur d'orgue, pour avoir raccomodé, le XXXI de mars 1760, les orgues de l'église paroissiale de cette ville ensuitte des ordres de Messieurs du Magistrat, a eté payéz X livres, X s. » (Compte de l'église pour les années 1759 et 1760, fo 98).

    (32) « A Englebert Carlier, pour avoir réparé les buffets des orgues et livré la peau et colle nécessaire ... 2 L., VI s. ; à Bernard Strijckwant, pour avoir reparré lesdits soufflets des orgues... 2 L., VI s. ; à Jean-Baptiste Deschamps, pour avoir fait quelque réparation au registre des orgues... 3 L., 10 s. » (Compte de l'église des années 1766 à 1767, fos 86 et 87). L'Académie de musique prête alors son concours à certaines cérémonies (Idem, fo 98).
    (33) Compte de l'église 1759-1760, fo 112 et 1766-1767, fo 97.
    (34) Article XXII du Règlement et Ordonnance de l'Impératrice douairière et Reine apostolique, pour la ville d'Enghien, émané le XII octobre 1768.

     

    Les orgues ne paraissent pas avoir spécialement souffert des événements révolutionnaires.

    A Pierre Cusner qui les tient alors, succèderont son fils Benoit (1799-1853), son petit-fils Benjamin (1853-1899) (35) et son arrière-petit-fils, Sina (1899-1940). Quatre générations se partagent ainsi près de deux siècles...

    (35) La décision de sa nomination donne notamment les précisions suivantes :
    « Il jouira d'un traitement annuel de trois cents francs et du Casuel attribué à ses fonctions par le tarif des offices fondés avec chant et par celui des services funèbres.
    « Il devra accompagner le plain chant ou le chant musical tous les dimanches et les fêtes conservées et supprimées à la messe chantée paroissiale et aux saluts. En outre, il devra accompagner sans aucune rétribution le chant des Te Deums, ainsi Que celui des offices Qui pourraient être chantés gratuitement par le clerc et les chantres de la paroisse.
    « Il est tenu d'accompagner le chant tel Qu'il se chante dans l'église paroissiale. Si les chantres par une négligence volontaire devenaient habituellement la cause de quelque cacophonie, il en ferait rapport au Bureau des Marguilliers ».

     

    Entretemps l'orgue aura maintes fois été rafistolé par l'un ou l'autre de ces organistes et plus spécialement par les facteurs Merckaert, de Grammont (36) et De Volder, de Gand (37). Celui-ci devra notamment en renouveler le mécanisme. Il n'en fallut pas moins envisager en 1874 le remplacement de tout l'instrument.

    (36) Il intervint notamment en 1805, 1809, 1811, 1817, 1820, etc...
    A cette époque, la participation musicale aux offices est des plus soignées. Outre le chantre et les choristes, on trouve au jubé un maître de plain-chant (Th. Berteau), un maître de musique de grand renom (J. Duval), et plusieurs instrumentistes, J.-B. Poulaert (violon), B. Cuvelier (basse), L. Dupuis (serpent), Fieremans, I. Vannerom, etc... L'évêque de Tournai devra personnellement intervenir pour réduire l'importance des frais qui en résultaient... (1837).
    (37) Plus spécialement en 1828-1829 (voir décision et dépenses à l'annexe 2) et 1834.

     

    La manufacture bruxelloise Pierre Schyvens et Cie en fut chargée. Le nouvel instrument à traction mécanique qui comportait vingt-six jeux et trente-quatre registres, coûta trente-et-un mille francs et le buffet environ quatre mille (38).

    (38) Convention du 15 mars 1877 à l'annexe 3.

    La Commission des Monuments et des Sites exigea pour celui-ci « une ornementation des plus compliquées » ; ce fut la cause d'un retard que le sculpteur et antiquaire enghiennois, Jean Reuse, ne parvint pas à combler. La réception de l'instrument eut lieu le 10 novembre 1881. Après une complète révision en 1895 (39), il fut restauré en 1949 par le facteur Reygaert, de Grammont.

    (39) Devis repris à l'annexe 3.

    Les travaux entrepris à l'église en 1962 firent disparaître le jubé et les orgues s'en furent à Malmédy. La firme Thunus, sous la direction technique de Dom Joseph Kreps, s'occupa de réparer et réformer l'instrument (40).

    (40) Dom Kreps, O. S. B., de l'abbaye du Mont César à l.ouvain, né à Anvers le 23 mai 1886, décédé à l'abbaye le 13 juillet 1965. Il fit ses études musicales sous la direction de Léon Dubois, Joseph Jongen et Mortelmans. Il entra à l'abbaye le 26 mai 1906 et fut ordonné prêtre le 18 décembre 1909. Organiste très doué, il fut maintes fois consulté pour la restauration des orgues anciennes. Il fut chargé de récupérer en Allemagne les cloches enlevées par les Nazis. Très versé dans les questions de musique grégorienne, il fut l'animateur de plusieurs chorales (plus spécialement les Petits Chanteurs de l'Abbaye) et collabora à plusieurs revues musicales.

     

    Deux ans plus tard, on l'enlogeait à l'emplacement de l'autel des Trépassés. Il comprend désormais 2.620 tuyaux dont les plus grands atteignent 16 pieds de hauteur. Le nombre des jeux réels a été porté à trente-six répartis sur trois claviers manuels de soixante-et-une notes et un pédalier de trente-deux notes (41).

    (41) Voir annexe 4.

    Tractions, registrations, tout a été électrifié et, sans doute, quelque part dans l'Au-delà, Corneille le Baermaeker et les souffleurs qui le précédèrent comme ceux qui lui succédèrent, en ont-ils le souffle coupé ...

    Cette courte évocation des orgues à travers cinq siècles et demi permet en tout cas d'attester le réel et constant souci des autorités tant civiles que religieuses de rehausser l'éclat des offices divins.

     

    Extrait des Annales du Cercle Archéologique d'Enghien - Tome XIV - 2e et 3e livraisons - 1965 - pp. 135 à 157.